Christian Décamps, l'Ange immortel du rock français

Victor Bouteiller, le 04/03/2020


Ange, le plus vieux groupe de rock français, encore en activité, célèbre ses 50 ans de carrière cette année. Ce fut donc pour nous l'occasion de rencontrer le mythique chanteur Christian Décamps, fondateur du groupe, lors du passage du groupe à l'avant-scène de Grand-Couronne. Il a répondu à nos questions.

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Ange, un groupe qui souffle ses 50 bougies

Quelle était votre vision du groupe lors de vos débuts et quelle est-elle 50 ans après ?

Christian Décamps (C.D) : «Très bonne question ! J'ai jamais sû pourquoi j'allais chanter. C'est né dans mon inconscient et ça va vers l'inconscient. C'est-à-dire que ça va vers l'inconnu, c'est le lieu mystique, l'imaginaire, ce qu'on ne sait pas et tout ce qu'on a à découvrir. Partant de là, la carrière d'Ange est basée là dessus : au départ, on est une bande de potes inconscients, et maintenant, on est toujours une bande de potes inconscients, mais toujours sur la route. Tout change autour de nous, et on fait juste que glisser d'une décennie à l'autre. Il y a des périodes de mouvance et on est générateurs de tout et de rien, on est hors du temps. Le groupe a été une tendance à un moment, dans la branche de la musique progressive, ce qui a fait qu'on était devenus célèbres
 

Vous avez récemment déclaré à France TV info que vous étiez "le groupe  français le plus célèbre... à être passé inaperçu." Comment vivez vous cette célébrité anonyme ?

C.D : «Disons que, quelque part, des fois c'est blessant. Quand il y a une rétrospective des années 70 et qu'on nous passe sous silence, c'est blessant. Mais d'un autre côté on s'en fout. J'ai réussi à faire l'impasse et les fans sont là pour se battre et rétablir la vérité. On est pas des stars, on demande simplement à ce qu'on dise les choses justes sur nous, sur notre carrière, et ne pas passer sous silence une carrière qui a rassemblée 5000 ou 6000 personnes par concerts. C'est une lutte contre la désinformation. Les journalistes ont ce devoir, et même s'ils n'aiment pas ce qu'on fait, il faut être objectif
 

Votre formation originelle, jusqu'en 1995, a comptée 30 musiciens différents. Comment est-ce qu'on s'adapte à ces changements de musiciens, de styles ? 

C.D : «Au sein du groupe Ange, les gens sont libres, ils ne sont pas tenus par contrats. On n'aurait pas supporter de garder quelqu'un qui ne se plait pas avec nous. Donc s'il veut partir, il part. Certains ont voulu faire leurs trucs et sont revenus après. Le grand succès de ces changements, c'est la formation actuelle, qui dure depuis 25 ans, et c'est pour moi une fierté. C'est pas facile de rester mais on est tellement friands de changements, de découverte. La poésie, c'est l'amour, la mort, la vie, la violence, l'imaginaire. C'est ce qu'on connaît et ce qu'on ne connaît pas, on triture tout ça et puis on fait des titres qui traitent parfois du même sujet, mais pas de la même façon. On parle de Jésus, qui revient souvent dans notre écriture, avec "Si j'étais le messi" ou un autre titre qui s'appelle "Foutez-lui la paix !" où c'est Jésus qui revient et qui est devenu le barman du bar du coin. C'est une autre vision, il devient un acteur qu'on habille autrement. Il raconte ce qu'il veut. C'est certainement un humain qui était allumé et qui racontait ce qu'il voulait, qui s'est imposé comme un être charismatique, un leader. C'est ça qui est intéressant. On peut faire ça avec pleins de choses. Par exemple, "Mémoire de Jacob Delafont", c'est l'histoire d'une cuvette de WC qui raconte sa vie. On écrit sur tout ce qui suscite un intérêt entre le public et l'artiste

Ange2 854x497«Le grand succès de ces changements, c'est la formation actuelle, qui dure depuis 25 ans, et c'est pour moi une fierté»

Avec Ange, vous avez rendu hommage à de grands noms de la chanson française tels que Georges Brassens, Jacques Brel, Michel Polnareff, Charles Aznavour etc.. Mais que penseriez-vous d'un album qui vous rendrait hommage ?

C.D : «Y'a des groupes qui ont déjà faits leurs hommages. Des petits groupes qui sont grands dans leur talent et qui ont réussis à adapter à leur façon certains titres de Ange. Dernièrement, on a fait le Trianon, à Paris, avec un groupe vocal qui a interprété "Les longues nuits d'Isaac" avec du Beatbox et A capella. C'était magnifique ! Ça me fait plaisir de les recevoir ! Il y a déjà eut un album de chez Musea, qui s'appelle "À propos d'Ange", dans lequel le groupe suisse Galaad, a adapté "Aurélia". Bon ce n'est pas Thiéfaine ou Bruel qui vont faire un album de Ange. Ils ne sont pas dans la même cour que nous
 

L'une des dates clés de votre carrière est celle du 26 août 1973, quand vous avez joué lors de la 13ème édition du Reading Festival. Vous y avez été très bien accueillis mais est-ce que vous avez d'autres dates marquantes à nous partager ?

C.D : «Il y en a eu beaucoup ! Tous les Olympia qu'on a fait, tous les Zéniths, y a eu les concerts au Japon, les festivals prog au Mexique ou aux Etats-Unis. Il y a les enregistrements, comme le dernier album "Heureux", qu'on a enregistré dans des conditions de studio mais devant 700 personnes ! Ce n'était pas un spectacle, les gens avaient un signal rouge "ON AIR", ils devaient se taire, on entendait pas les mouches péter. Une fois que c'est éteint, ils pouvaient applaudir. Ils découvraient de nouvelles choses en secret, et c'est unique
 

D'où vient votre amour pour la fantaisie et l'imaginaire, qu'on retrouve dans vos chansons ? 

C.D : «Je considère que je viens de l'imaginaire et que j'y retourne. Je vis un rêve. On existe pas et je suis partisan du non-existentialisme. La chair charnelle est palpable mais c'est une utopie palpable. Nos vies se résument à une pseudo existence, un mystère irrationnel. On est coincés, on ne peut vivre autre chose qu'un rêve. La vie de l'humanité c'est des destins croisés, un engrenage qui amène à croire que les choses avancent, mais elles n'avancent pas. C'est une perpétuelle spirale. Tant qu'on aura pas percer le mystère de la vie, on ne peut juger ni les uns, ni les autres. Pourtant certains le font. Nietzsche appelait ça la "volonté de puissance". Malgré tous ces philosophes, ces hommes intelligents, rien ne s'améliore. La vie est semée de joies et d'embûches. Je ne vois pas très bien à quoi sert la vie à part servir un rêve. J'ai découvert, dans une papillote à Noël, une citation de Molière qui dit que "Dans une avalanche, aucun flocon ne se sent responsable". J'ai trouvé ça génial ! Je pense que ça se résume à ça
 

Comédie musicale, albums solos, ballets, théâtre, livres, sketch, comment est-ce qu'on fait pour faire tout ça ? 

C.D : «Je fais pas tout en même temps ! *rires* Je ne sais pas faire plusieurs choses en même temps : partir en tournée avec Ange, écrire un bouquin etc. Là je suis en tournée, je règle mes problèmes de tournées. Je fais le meilleur show possible, je vais me coucher et je recommence le lendemain. Une fois que je suis chez moi et que j'ai décidé de créer une histoire, un livre, je bloque tout. Adieu internet, adieu tout ça, je garde quand même un contact extérieur mais j'aime bien m'isoler. Ça m'a fait du bien de venir respirer un peu l'air de Rouen, de Lubrizol ! *rires* Moi j'ai choisi d'habiter dans les Vosges et là je suis bien pour écrire, il faut se trouver un havre de paix. C'est pas une image d'Épinal que de dire que l'artiste a besoin de s'isoler. Non ! C'est une vrai nécessité. On doit vivre au-dessus, comme si c'était le toit du monde. C'est super, je m'isole des autres mais je ne les rejette pas
 

La majorité de nos lecteurs sont des étudiants et, à Rouen, il y a de nombreux musiciens amateurs ou pros. Auriez vous des conseils à leur donner ? 

C.D : «Il faut qu'ils aient l'envie, qu'ils ressentent cette passion, ne pas faire ça pour gagner de l'argent. Peut-être qu'ils en gagneront, c'est possible, mais c'est pas le but premier. Le but premier c'est de jouir sur scène, partager sa jouissance avec le public. La jouissance d'un artiste réside dans le fait de créer et de la transmettre au public avec générosité. Tout le reste, c'est du travail. Néanmoins, il y a des groupes qui ont sû trouver des hommes de marketing, dans leur sillage, pour faire les deux. Pink Floyd par exemple. Mais ce qui est important, c'est les ressentis. J'ai une citation que j'ai écrite : "Rien ne se mesure, tout se ressemble". On peut pas mesurer la passion et c'est avec ça qu'on fait de l'art
 

Un mot pour la fin ?

C.D : «50 ans d'Ange, tout se résume à ça. Je suis trop heureux d'en être arrivé là donc pourquoi pas 100 ans ? Mais sans moi ! J'attends de cette tournée de passer du bon temps avec le public, qu'Ange continu de tracer sa route, même sans moi après. C'est une entité qui ne m'appartient pas en totalité

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Date de dernière mise à jour : 04/03/2020