Doit-on différencier l'homme de l'artiste ?

Victor Bouteiller et Emma Gaheneau, 29/11/2019

La sortie du film J'accuse de Roman Polanski a relancé un débat : faut-il différencier l'homme de l'artiste ? Victor et Emma nous partagent leurs convictions sur ce sujet clivant pour la population française.

Romanpolanski 1

Roman Polanski, cinéaste franco-polonais
 

Victor, pour la différenciation.


Oui, il faut différencier l’œuvre de son artiste car, tout d’abord, une œuvre qui ne comporte pas d’éléments en référence aux faits reprochés à un artiste, n’a aucune raison de ne pas être. Par exemple, boycotter ou appeler à la censure, suite à la parution d’une œuvre, est contraire au principe fondamental de la liberté d’expression. De ce fait, il ne serait donc pas moral de censurer une œuvre à cause de son auteur. C’est ce qu’on retrouve dans l’actualité avec l'exemple de Roman Polanski, le célèbre réalisateur franco-polonais et mari de la regrettée Sharon Tate. En effet, ce dernier est accusé d’abus sexuels sur onze personnes depuis 1977. Il s’exila hors des États-Unis, où il est encore condamnable, après avoir effectué une courte peine de prison. Malgré tout, il poursuit son métier de réalisateur à succès et multi-récompensé (Oscars / Ours d’or / César / Palme d’or). Avec la sortie de son dernier long-métrage « J’accuse.. ! », il y eut un boycott massif organisé par diverses associations et élus locaux qui allèrent jusqu’à retirer le film des cinémas de leur ville. C’est une obstruction à la liberté d’expression car on attaque cet artiste dès qu’il sort un film. Malgré le combat légitime de ces associations, la volonté de nuire au réalisateur ne semble pas faire beaucoup d’effets puisque le film connaît un franc succès, marquant le meilleur démarrage au box-office Français du réalisateur. Il y a donc paradoxe, mais le public semble faire la distinction entre l’œuvre et l’artiste.

En outre, concernant l’actualité française, on a appris cette année que Bertrand Cantat, célèbre chanteur du groupe Noir Désir, reprendrait la scène. Les faits qui lui sont reprochés sont le meurtre de Marie Trintignant, sa femme, mais également d’avoir poussé au suicide sa femme, Krisztina Ràdy. Après avoir purgé sa peine de 2003 à 2011, le chanteur reprit la scène, ce qui lui valut une pluie d’indignation de la part de plusieurs associations pour les droits des femmes. Dans le cas présent, où l’auteur des faits a purgé sa peine, n’y aurait-il pas injustice de la part de ses détracteurs ? Persécute-t-on cet homme seulement à cause de son succès ? Pour ces personnes, il n’y a pas eu justice, or Bertrand Cantat a purgé sa peine, il est donc tout à fait légal qu’il puisse poursuivre sa carrière artistique, d’autant plus que le fait de l’accabler lui donne davantage de succès. On pourrait supposer que les opposants à son retour artistique veuillent que son cas fasse jurisprudence et ainsi débloquer la parole des femmes concernant les violences qu’elles peuvent subir. Il appartient au public, qui va le voir en concert, de séparer le chanteur du meurtrier, et il est tout à fait concevable que certaines personnes s’opposent à cette vision des choses. Cependant, il ne faut pas imposer sa vision des choses à autrui, sinon c’est obstruer sa liberté de penser.

 

Enfin, il existe des artistes reprenant d’autres artistes polémiques, en atteste l’exemple parfait de Charles Manson. Ce dernier est connu pour avoir été le gourou d’une secte hippie dans les années 60 ainsi que le commanditaire de l’assassinat de Sharon Tate, évoquée plus tôt. Mais Manson fut aussi un artiste avant ces faits. Ce dernier eut une courte carrière musicale, ayant collaboré avec Brian Wilson des Beach Boys, mais n’explosa jamais aux yeux du grand public. Néanmoins, sa popularité n’a cessée de croître ces 50 dernières années, faisant de lui un être qui fascine autant qu’il répugne. Cette popularité est due à des hommages éparpillés dans la pop culture : le groupe Marilyn Manson tire son nom du célèbre meurtrier, Quentin Tarantino lui accordera une partie de l’histoire de son dernier film « Once upon a time in Hollywood », un épisode de la série Mindhunter lui sera consacré et enfin, le groupe de rock Gun’s’n’roses repris la chanson la plus célèbre du hippie « Look at your game girl », sur l’album « The Spaghetti’s incident » qui, à l’époque, suscita de nombreuses controverses.

Tous ces éléments, évoqués dans ces 3 exemples, montrent que les faveurs du public ou la pop culture contribuent beaucoup à ancrer un artiste. Ainsi, s’il arrive à marquer les esprits, c’est qu’il semble donc possible de distinguer l’œuvre de son artiste.

 

Emma, contre la différenciaton.


Chaque sortie d’un film de sa production relance le débat : doit-on séparer l’homme de l’artiste ? L’accusation de viol d’une enfant de treize ans en 1977, a marqué pour ce cinéaste le début de sa cavale. Il est venu se réfugier en France, qui, en plus de le protéger d'un mandat d'arrêt international délivré par Interpol, lui offre des subventions pour réaliser ses films et soutient son travail. Alors pourquoi, malgré 17 films sortis depuis cette triste date et des recettes impressionnantes, le débat fait-il toujours rage ? Peut-être pour déculpabiliser les nombreux français qui continuent de soutenir son travail et donc de lui faire gagner de l’argent. 

Pour botter en touche, les défenseurs de ce réalisateur en appellent à la présomption d'innocence. Evidemment, ce principe fondamental de la justice doit être respecté, mais il est valable seulement si une enquête judiciaire est en cours, or le producteur a fuit ses responsabilités. D’autres invoquent le principe de prescription. En effet, plusieurs des accusations à son encontre ont été faites alors qu’il était trop tard pour que toutes poursuites judiciaires puissent être initiées. Il est facile d’avancer ce genre d’arguments quand nous n’avons pas été nous-même victime de ses abus. Ces femmes sont, pour la plupart, victimes de choc post-traumatique. La parole peut donc mettre du temps à se libérer. Alors que la justice a choisi arbitrairement une date qui ne rend plus les faits condamnables, l’esprit humain ne répond pas à ces règles. Et même si la prescription s’applique, même si la victime ne pourra jamais voir son bourreau derrière les barreaux, est-ce une raison pour entraver la liberté d’expression et enlever à ces femmes la possibilité de témoigner. À l’ère des évolutions féministes, de #metoo et de #balancetonporc, ce serait un comble ! Ces arguments ne sont donc pas recevables pour pardonner l’artiste de sa conduite immorale et criminelle. 

Sur le plan purement légal, la loi est d’accord avec le fait qu’il ne faut pas et surtout qu’on ne peut pas différencier l’homme de l’artiste et ce grâce à la législation des droits d’auteur. La loi dispose que l’Homme ne devient auteur de l’oeuvre, seulement si cette dernière est influencée par sa personnalité. Alors la condition sinequanone à ce qu’un film, une chanson devienne oeuvre et soit protégée est que l’homme y ait infusé sa personnalité ; alors seulement il deviendra auteur et pourra donc toucher la rémunération dûe aux artistes pour leur travail. Ce cheminement de pensée, certes un peu capillotracté, permet de prouver que la loi ne fait donc aucune différence entre l’homme et l’auteur. D'ailleurs l’homme lui-même n’en fera pas, pour profiter des fruits de son labeur. Nous savons que dans le cas actuel, le scénariste franco-polonais est évidemment payé pour son travail, même travail qui a servi de cadre à ses exactions. 

Même si la loi n’avait pu servir mon argumentaire, mon avis aurait été inchangé. Car au delà de la loi, il m’est inconcevable de soutenir financièrement et artistiquement un individu ayant fuit la justice par peur d’une condamnation. Cette pensée est clairement à contre courant de l’opinion des français, puisque le film J’accuse est actuellement à la quatrième place du box office français de l’année. La société est prompte à pardonner l’artiste car il est doué, car l’imaginaire collectif voit l’artiste comme un être torturé, en proies à ses démons. Mais comme le disait si justement Blanche Gardin à la 29ème Cérémonie des Molières : continuerions-nous à acheter notre baguette chez le boulanger du coin, alors que nous savons que ce dernier fait des choses pas très catholiques dans l’arrière boutique, aux enfants venus acheter des sucettes. Parlant de catholicisme, pour rester dans un sujet d’actualité, les parallèles sont nombreux entre un prêtre pédophile et le cinéaste délictueux : tous deux se sont servis de leur travail pour attaquer des enfants, tous deux ont été protégé par des institutions : l’Église et le grande famille du cinéma. Alors maintenant que l’Église se réveille et sanctionne les prêtres mis en cause, ne serait-il pas temps pour le cinéma de faire de même. 

Vous remarquerez que dans cet article, qui ne peut être différencié de son autrice tant il est influencé par sa personnalité, jamais il n’est cité le nom de l'incriminé, car pour condamner un homme il suffit parfois de taire son nom.

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Date de dernière mise à jour : 29/11/2019