Aujourd'hui et les 364 autres jours

Emma Gaheneau, 08/03/2019


Mars est un mois chargé pour les défenseurs professionnels de cause. Entre la journée du tennis, celle du macaron et la fameuse journée mondiale du rangement de bureaux, il y en a pour tous les goûts. Mais par respect de la bienséance, il y en a une qu'il ne faut pas rater : le 8 mars.

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Cette journée a été officialisée en 1977 par l'ONU comme étant la journée internationale de la femme ou journée internationale des droits de la femme (après 42 ans, on ne sait toujours pas la dénomination exacte). Alors tous les 8 mars, pour les bien-pensants et les féministes opportunistes, il est de bon ton d'offrir des fleurs, de tenir la porte ou de, pour une fois, faire la vaisselle parce que bon, "c'est la journée de la femme quand même". Chacun y va de son idée, pour que chaque 8 mars les droits des femmes soient défendus à leur juste valeur, en leur offrant, non pas une égalité des salaires, non pas l’assurance que leur intégrité physique ou morale soit respectée, …mais des réductions sur le rayon beauté et petits électroménagers, comme au magasin Auchan de Saint-Genis-Laval dans le Rhône*. Alors à quand « pour un poumon acheté, un poumon offert » à l'occasion du 12 novembre, journée mondiale de la pneumonie ? L'image de la femme est toujours celle d'une femme-objet qui se contente de se maquiller et de rester à la maison pour s'occuper des tâches ménagères.  

Même le monde de la presse ne nous épargne pas. Les “campagnes de sensibilisation” fleurissent chaque année, créées par des magazines comme Marie-Claire, qui lançait en 2013 “À vos talons citoyens” sponsorisé par Sarenza ou encore, la série de photos “Mettez du rouge” en partenariat avec Make up Forever. Ces photos montraient des hommes perchés sur des talons hauts ou portant du rouge à lèvres rouge. Si vous trouvez ça cliché, bingo, vous êtes normalement constitué. En effet, montrer des femmes en grande précarité, harcelées, voire battues, c'est beaucoup moins glamour qu'un portrait en noir et blanc style Harcourt.

La journée de la femme est donc devenue une journée commerciale à la symbolique creuse, au même titre que la Saint Valentin ou la fête des mères, où même nos droits sont vus au rabais et pour ça nous sommes vraiment reconnaissantes. Le véritable débat est noyé sous ces artifices et ne permet pas d'avancer dans le bon sens. Un homme portant du rouge à lèvres un jour par an ne permettra pas une évolution de nos droits les 364 autres.

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PPDA en 2014, pour "Mettez du rouge"

Vous avez dit « Grande cause nationale du quinquennat » ?

C'est aussi une journée où l'avis de l'homme politique sur le sujet prend toute son importance, surtout en période électorale. Certains Présidents comme Mitterrand ont fait un discours, d'autres, à cette occasion, se sont fendus d'un communiqué, comme Sarkozy. L'année dernière, Macron et Schiappa allaient visiter la société la plus paritaire de France, Gecina, située en banlieue parisienne ; alors qu'il suffit de traverser la Seine, d’aller à l'Assemblée nationale pour se rendre compte des progrès qu'il reste à faire. En 2017, les femmes représentaient 38.8% des députés, un nombre qui apparaît malheureusement comme "historiquement" haut. La classe dirigeante ne devrait-elle pas donner l'exemple ? Et pourtant, ça caquette quand une femme prend la parole dans l'hémicycle, ça piaille, ça siffle et ça complimente sa robe plutôt que son travail. Encore le mois dernier, Lydia Frentzel, conseillère municipale de Marseille, a été prise à partie en plein conseil municipal par Stéphane Ravier, Sénateur des Bouches du Rhône, ce dernier sous-entendant (très lourdement) que leurs rendez-vous n'avaient rien de professionnels. Jean-Claude Godin, maire de Marseille, en rajoutait alors en ironisant sur le fait que, heureusement, ces rendez-vous n’avaient pas lieu dans son bureau. C'est presque aussi drôle que les blagues de Bigard qui normalise le viol à la télévision. Mais ces derniers pourront se racheter une conscience le 8 mars. En 2019, le sexisme est en fait de l'humour mal compris, dont la victime se fait lyncher sur les réseaux. À croire que ça ne tourne pas très rond, même dans les plus hautes sphères de l'État.

L’égalité femmes-hommes a été déclarée grande cause du quinquennat. Alors, en allant faire un tour sur le site internet du gouvernement, le secrétariat d’État chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes a mis en place un suivi en direct des 5 engagements pris lors de la campagne : violences sexistes et sexuelles, éducation à l’égalité, mixité et parité, égalité professionnelle et exemplarité du service public. Ces 5 rubriques sont barrées, comme si la to-do list du gouvernement était finie. Et mieux encore, quand on veut voir les actions concrètes instaurées par celui-ci, nous tombons sur un message d’erreur. La grande cause nationale du quinquennat est “not found” !

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Captures d'écran du site www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr

De la journée de l’infâme à la défense des droits des femmes

La journée de la femme ne doit plus servir à des fins commerciales ou politiciennes, mais comme une piqûre de rappelSa seule raison d’être est de rappeler tous les combats menés par et pour les femmes, 365 jours par an, contre les inégalités vécues au quotidien et permettre de préserver les acquis, parfois fragiles, des décennies précédentes. En France, c'est seulement en 1965 que les femmes ont pu ouvrir un compte bancaire sans l'autorisation de leur mari. Le droit à l'IVG ne date que de 1975 et ce droit est remis en cause encore aujourd'hui par certains politiques, candidats aux Européennes. En France, 30% des femmes travaillent à temps partiel et ne l’ont pas forcément choisi. En France, les femmes travaillent « pour rien » presque 2 mois de l’année compte tenu des inégalités salariales femme/homme à travail égal (à partir du 6 novembre, 15h35 en 2018). En France, les femmes sont 10 fois plus exposées aux injures à caractère sexiste que les hommes et 14,5% des femmes sont victimes de violences sexuelles au cours de leur vie. En France, tous les 3 jours, une femme meurt sous les coups de son partenaire ou ex-partenaire.

Ces femmes ne vivront plus aucun 8 mars.

Alors pour elles, pour nous, pour vous, rendez-vous le samedi 9 mars à 15h sur la place de la Cathédrale de Rouen, le vendredi 8 mars, 18h, devant l’Espace Coty au Havre, le 8 mars, 15h40, Place de la République à Paris ou dans toutes les autres villes de France. 

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Exposition sur le campus de Mont Saint-Aignan, université de Rouen

*Opération réalisée le 8 mars 2018 pour les détentrices de la carte Waaoh!, Programme de fidélité des magasins Auchan.

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Date de dernière mise à jour : 08/03/2019