La question du salaire à vie

Lucas Triquet, le 8/01/2019


 

Tout le monde doit avoir de quoi acheter afin de vivre convenablement. Alors comment assurer un revenu à tous quand l'informatisation et la robotisation semblent chaque jour condamner un peu plus l'emploi ? Intéressons nous à une vision, portée par Bernard Friot, économiste et sociologue français connu pour être le théoricien et le promoteur du salaire à vie. Essayons de comprendre son idée.

Bernard friot

L'économiste Bernard Friot

 

Qu'est ce que le salaire à vie ? Le salaire à vie serait un revenu versé à tous les citoyens âgés de plus de 18 ans. Il serait irrévocable et son premier palier serait de 1500 euros par mois net. On pourrait progresser en rémunération jusqu'à 7200 euros, mais nous y reviendrons plus tard. Bien que cette proposition soit alléchante, il restes encore de quoi douter.

Tout d'abord, il faut savoir, qu'en France, en 2017, le PIB (Produit Intérieur Brut), soit la somme de toutes les richesses produites dans le pays en une année, s'élevait à 2 583 milliards d'euros.

Parmi tous ces milliards, 30% servent à rémunérer les travailleurs salariés ou indépendants. Cet argent est dépensé et sert notamment à consommer.

30% sont captés par des caisses de cotisations, sans passer par l'état, les salariés ou les actionnaires. C'est cet argent qui sert à financer toutes les formes d'aides (allocations familiales, RSA, sécurité sociale, les retraites et les allocations chômages … ), et aussi le personnel hospitalier.

Enfin, entre 30 et 40 % du PIB revient aux actionnaires ( et non pas les patrons, ce n'est pas la même chose ). Ils captent cette part de la richesse, au nom de leur apport en capital, c'est à dire les moyens de productions qu'ils possèdent, et au nom des risques qu'ils prennent. Une partie de cet argent sera réinvestie dans l'économie, dans l'optique de réaliser d'autres profits, mais le reste sera conservé en dehors de l'économie.

Ce que nous propose Bernard Friot, c'est de revoir complètement la manière dont on répartit les richesses produites dans le pays. Ce qu'il propose, c'est que toutes ces richesses, au lieu de passer par l'État, des actionnaires, des salariés, soient captées par des caisses de cotisations.

Ces caisses permettraient de financer un salaire à vie. (et non pas un revenu de base, car celui ci nous définit comme des êtres de besoins, là où le salaire à vie reconnaît un travail, qu'il soit salarié ou non).

Il serait d'une valeur de base de 1500 euros, et pourrait augmenter jusqu'à 7200 euros, à la condition que l'on prouve que l'on a bien contribué à la richesse du pays, de manière plus ou moins directe. Cela se ferait sous la forme d'évaluations, attestant de notre qualification. Avoir un meilleur salaire ne serait pas lié à des diplômes, mais plutôt à la reconnaissance officielle de notre apport à la société.

C'est ici que réside l'incitation à travailler et on peut imaginer que les filières en mal d'embauches proposeraient une ascension plus rapide, sur l'échelle des salaires.

Quand à ceux qui seraient des travailleurs non salariés, ils seraient libres de travailler comme ils l'entendent, puisque leur travail domestique serait qualifié et reconnu en tant que tel.

Par ailleurs, dans le système de Friot, les entreprises ne seraient pas lésées car 30 % de la richesse seraient alloués au financement de leurs investissements, dont 15% qui resteraient dans l'entreprise, pour garantir son auto-financement. Le reste serait redistribué notamment par le biais d'une caisse d'investissements, gérée par des travailleurs et des spécialistes. Ils décideraient quels investissements et aménagements sont importants pour le pays (comme les routes, les hôpitaux, les écoles).

Pour que tout cela puisse se faire, il faut que les moyens de production, le capital, quittent les mains des actionnaires. Dans le projet de Friot, toutes les entreprises sont nationalisées et gérées par les salariés qui y travaillent. Par cela, Friot n'interdit pas la propriété privée, il s'oppose à ce qu'il appelle la propriété lucrative, c'est à dire l'accaparement des moyens de productions par quelques uns, par recherche de profits. Il favorise au contraire, ce qu'il appelle la propriété d'usage, c'est à dire le fait d'être propriétaire de ce qui nous concerne ( notre logement, notre voiture, mais aussi l'entreprise dans laquelle on travaille. ). Ainsi, dans son idée les entreprises sont détenues en copropriété par tous ceux qui y travaillent ( mais ils ne touchent pas de dividendes ), ce qui permet à tous de pouvoir débattre et décider de ce qui est bon.

Friot n'est donc pas contre la propriété privée, puisqu'il l'étend à tous.

Avec son projet, les actionnaires n'existent plus, car leur rôle de répartition de l'investissement est confié aux travailleurs et aux citoyens.

Mais ce qu'il y a d'intéressant avec le projet de Friot, c'est qu'il créé un système juste en reprenant des choses déjà existantes : le fonctionnement du salaire à vie où la rémunération ne provient pas de la tâche que l'on effectue, mais de notre niveau de qualification ( acquis par des épreuves/examens ), est le système qui existe dans la fonction publique où par exemple, les enseignants sont payés différemment selon leur niveau de qualification ( instituteur, professeur des écoles, enseignant chercheur … ). D'ailleurs le chômage n'existe pas dans la fonction publique, du fait que le salaire n'est pas lié à la tâche accomplie, mais à la qualification ( ex : L'enseignant est payé parce qu'il est reconnu enseignant et non pour le fait d'enseigner. A l'inverse, l'ouvrier est payé pour la tâche qu'il effectue et non pour la reconnaissance de ses compétences. ).

La gestion de l'économie sans l'intervention du capitalisme existe aussi en France, dans les domaines de la santé et des retraites ( la sécurité sociale ), qui représentent d'ailleurs 25% de notre PIB. D'ailleurs, toujours selon Friot, le système de santé américain, qui confie la santé à la propriété lucrative coûte 15% du PIB États-unien, pour un système qui n'est pas plus performant, et clairement moins égalitaire que le système français, qui lui ne ponctionne que 10% de notre PIB.

Enfin, il existe de grandes entreprises sans actionnaires, comme la SNCF.

Pour conclure, le projet de Friot n'est pas extravagant, dans la mesure où ce qu'il propose existe déjà et peut fonctionner ; il souhaite étendre des acquis sociaux obtenus par le mouvement ouvrier et syndical à l'ensemble de la population. Là où il se démarque, c'est dans les changements de perspectives et les possibilités de sociétés qu'il nous offre. Car le salaire à vie n'est pas juste un moyen d'éradiquer le chômage et la pauvreté, il est une nouvelle manière de penser le travail, la politique, les relations sociales, en bref, la société toute entière, en dehors du modèle que nous connaissons déjà. Construire le salaire à vie, ce n'est pas juste donner de l'argent à tout le monde ( même si on s'est surtout focalisé là dessus ), c'est reconstruire un monde entier.

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