A bord de l’Aquarius avec Antoine Clément

Théo Alleaume, 20/11/2018


A la suite d’une conférence d’Antoine Clément, présent ces dernières semaines sur l’Aquarius, nous avons eu la chance de pouvoir l’interviewer, nous l’en remercions chaleureusement.

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Le bateau Aquarius accosté. 

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Antoine Clément, j’ai 29 ans. Je suis officier de marine marchande. J’ai travaillé pendant plusieurs années pour une compagnie qui s’appelle Louis-Dreyfus Armateurs, sur des navires câbliers. Cette année, j’ai travaillé sur une association que j’ai créée, qui s’appelle « The HumaniSea Challenge ».  Cette association a pour but de voyager en Mer Méditerranée, afin de rencontrer des chercheurs qui travaillent sur la question de l’immigration en Europe, puis dans un deuxième temps de partager leurs travaux soit sous forme écrite, soit sous forme de podcasts. A la suite de cette expédition, j’ai embarqué à bord de l’Aquarius en tant que marin-sauveteur.

Comment vous est venue l’idée de vous engager dans cette mission humanitaire ?

C’est quelque chose qui me trotte dans la tête depuis pas mal d’année, je dirais depuis 2013, avec la catastrophe de Lampedusa (naufrage d’un navire accueillant 500 migrants, causant la mort de 366 personnes). A la suite d’une avarie sur le bateau qui nous servait pour le projet « The HumaniSea Challenge », j’avais du temps devant moi donc c’est tout naturellement que j’ai rejoint l’équipage de l’Aquarius.

Donc vous avez rejoint « SOS Méditerranée », par quels moyens avez-vous été mis en contact avec les responsables de cette organisation ?

Au cours de l’année où je me trouvais sur mon voilier, j’étais en lien avec un officier de marine marchande qui travaillait déjà pour « SOS Méditerranée ». Puis j’ai été mis en lien, par le biais d’un autre marin, avec un responsable du service d’embarquement, donc ça s’est fait de manière très simple.

Comment s’est passé la rencontre avec les autres membres de l’équipage ? Donnent-ils des conseils pour ce genre d’expéditions ?

Lors de l’entretien, j’ai été prévenu de ce que j’allais voir, que ce serait dur. Je savais qu’à certains moments on ne pourrait pas intervenir car la situation ne le permettrait pas, on se sent très impuissant. On est formé, une semaine avant, sur tout ce qu'on va faire. Avant d’embarquer, on est prêt psychologiquement et opérationnellement.

Combien d’opérations avez-vous faites ?

Sur un mois embarqué, nous avons fait deux opérations de sauvetage. La première était pour un petit bateau avec, à son bord, onze personnes. Puis un deuxième bateau, avec quarante-sept personnes dont des familles.

L’Aquarius patrouille plutôt dans la mer Méditerranée s’approche-t-il quand même des côtes africaines ?

L’Aquarius patrouille à environ 30 miles (≈60km) au Nord de la Libye. Quand j’ai patrouillé, nous nous sommes retrouvés dans la partie Ouest de la Libye car c’est un lieu de passage pour les migrants. Généralement, ils partent de Zouara. Ensuite, via des champs pétroliers, ils se repèrent et tentent de rallier l’Europe. Ces aides les emmènent souvent dans des situations de détresses plutôt que vers de nouveaux horizons. La Libye est une zone à risques, étant donné les problèmes liés aux milices ou à  Daesh etc.

Avez-vous déjà eu des problèmes durant vos sauvetages ?

Durant un sauvetage, nous avons subi des pressions psychologiques, des milices ont tenté de nous intimider, elles voulaient qu’on vienne discuter en Libye et que cela se ferait de manière un peu musclée. On peut également ajouter à cela la corruption existante entre les passeurs et les garde-côtes.

Comment on peut se préparer et comment gère-t-on des situations aussi délicates ?

Au niveau du matériel, on a des zodiacs, des centaines de gilets de sauvetage, des radeaux de sauvetage ou encore des bouées au cas où certaines personnes soient déjà dans l’eau. Sur le moment, on est vraiment concentré à 100% sur notre sauvetage, on sait qu’il faut agir vite et bien donc on ne pense pas au pire. On n’a pas le temps de s’indigner de la situation, on veut juste sauver le plus possible de migrants, sans avoir de pertes ou de problèmes

On a récemment lu dans la presse que l’Etat Français avait demandé à Malte d’accueillir une soixantaine de migrants alors que le port de Marseille est parfaitement apte. Comment avez-vous réagi à cette annonce et comment avez-vous trouvé l’attitude des dirigeants en général ?

Le choix des ports dans lesquels nous pouvons accoster est fait par le Centre de Coordination de Sauvetage. C’est quelque chose qui est acté par la loi maritime et il faut également que le port soit déclaré comme étant sûr. Depuis pas mal d’année, c’est l’Italie qui est considérée comme port de référence. Depuis l’arrivée de Matteo Salvini au pouvoir, l’accès aux ports est bloqué, que ce soit aux bateaux militaires ou de la société civile, ce qui est contraire au droit maritime international. Le port le plus proche, après l’Italie, étant Malte, on s’est retrouvé à accoster dans leurs ports.

A l’échelle Européenne, il s’agit d’à peine 0.2% de la population. Actuellement, en Europe, la pensée omniprésente est axée vers l’extrême droite, donc avec des discours affirmant qu’on ne peut accueillir les migrants etc. La France suit, en quelque sorte cette tendance, ce qui est, à mon sens, une erreur. C’est une direction qu’il faut éviter de prendre car on ne peut pas vivre dans la peur constamment, on a la chance de vivre en Union Européenne, il faut que cela continue.

Cela vous arrive de travailler avec d’autres associations ?

Pour « The HumaniSea Challenge », nous ne sommes que deux, on ne reçoit aucune aide. Nous avons tout fait en solitaire, c’est-à-dire que nous avons investi nos fonds dans ce projet car les investisseurs sont encore réticents.

En revanche, pour l’Aquarius, vu qu’il est la propriété de Jasmund Shipping, une compagnie maritime allemande, le bateau est loué par Médecins Sans Frontières et SOS Méditerranée. On travaille souvent avec ces deux associations.

Avez-vous un message à faire passer ?

En ce moment, nous nous trouvons dans une situation délicate en Europe on a eu le Brexit, en partie dû à cette question de l’accueil de migrants. On l’a récemment vu avec l’Italie ou la Hongrie. Je ne pense pas que cela soit utile d’avoir peur car il faut voir l’immigration comme quelque chose de positif et non comme un problème.

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Antoine Clément après sa conférence. 

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Date de dernière mise à jour : 20/11/2018