Asia Bibi, un combat pour la liberté

Cécile Vienney, 27/11/2018


Depuis octobre 2017, notamment grâce à la profusion des #balancetonporc et #metoo sur les réseaux sociaux, la parole des femmes semble enfin se libérer et leur place dans la société repensée. Si les violences physiques et morales ainsi que les inégalités de toutes sortes sont de plus en plus pointées du doigt et combattues, il reste encore de (trop) nombreux pays dans lesquels les femmes n'ont pas accès à une telle possibilité d'expression. En Afrique et en Asie, le mouvement ​ME TOO progresse doucement. En Égypte, comme en Inde, les langues se délient. Ce mouvement constitue une véritable révolution dans ces pays où la culture du silence est reine.

 

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Les filles d’Asia Bibi posant avec une photographie de leur mère. Source : La Presse canadienne


Toutefois, l'histoire est différente dans les pays régis par des Républiques Islamiques. Ces républiques possèdent une Constitution qui la primauté de la religion musulmane sur toutes autres religions. C'est le cas du Pakistan qui peut également prétendre à la qualification d'Etat Islamique. Attention à ne pas confondre un Etat Islamique dont l'organisation des institutions (pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif) s'inspire du Coran, et le groupe terroriste formé en 2006.
Au Pakistan, les musulmans représentent 75 % de personnes, pour une population totale d'environ 207774500 personnes (recensement de 2017). Les chrétiens représentent, quant à eux, 2,5 % de la population, ce qui équivaut à environ 3 millions de personnes. La scission entre musulmans et chrétiens au Pakistan est évidente. Les chrétiens ne peuvent, par exemple, accéder aux mêmes fonctions professionnelles que les musulmans et exercent pour la plupart des tâches jugées ingrates ou subalternes. S'ajoute à cela une loi interdisant le blasphème promulguée en 1986, qui condamne « toute remarque dérogatoire, etc., vis-à-vis du Prophète sacré [i.e. Mahomet​] [...] à l'écrit ou à l'oral, ou par représentation visible, ou toute imputation ou insinuation, directe ou indirecte ». Ces actes blasphématoires sont punis de mort, de l'emprisonnement à vie, et aussi passible d'une amende. Toutefois, les accusations de blasphème sont assez fréquentes au Pakistan.

 


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Croquis des inculpations pour appartenance religieuse depuis 1986. Source : National commission for Justice and Peace.


Ces accusations constituent bien souvent un prétexte afin de régler des comptes personnels, de se débarrasser de rivaux ou d’extorquer de l'argent. Si la peine de mort n'a encore jamais été appliquée dans ce cadre, plus d'une trentaine d'hommes soupçonnés de blasphème ont été assassinés. Même une fois acquittées, il reste très difficile pour les personnes accusées de réintégrer la vie sociale. Le délit de blasphème peut aussi frapper des groupes musulmans qui ne seraient pas conformes à l'Islam comme les Ahmadis.

L'affaire d'Asia Bibi commence, comme beaucoup d'autres par une accusation pour blasphème. Pourtant, son calvaire s'éternise depuis 2009. Un jour où elle travaille au champ en compagnie d'autres femmes musulmanes, ces dernières lui demandent d'aller chercher de l'eau. L'une d'entre elles refuse de boire après elle jugeant que l'eau est souillée. Asia Bibi renchérit en expliquant qu'elle ne pense pas que le Prophète Muhammad aurait toléré de telles paroles. Cette intervention sera jugée blasphématoire, ce qui va lui valoir d'être inculpée et emprisonnée. Originaire du petit village d'Ittan Wali, ne disposant ni d'électricité ni d'eau courante, Asia Bibi est analphabète et se défend d'avoir commis un blasphème envers le Prophète Muhammad et accuse la femme musulmane de vouloir se venger. Le 8 novembre 2010, la sentence du tribunal de Nankana Sahib la condamne à mort par pendaison. Le procès, étant peu conforme à la procédure judiciaire, Asia Bibi fait appel. Le 16 octobre 2014, son appel sera rejeté et sa peine de mort est confirmée une nouvelle fois. Soutenue par ses proches, Asia Bibi fait un ultime appel à la Cour suprême du Pakistan, qui rendra finalement son verdict le 31 octobre 2018 : Asia Bibi est libre.

Libre ou presque, devrions-nous dire... A l'annonce de sa libération de nombreuses manifestations éclatent et le parti islamiste Tehreek-e-Labbaik Pakistan menace même de « paralyser les villes ». Dans cet imbroglio, Asia Bibi, sa famille, ainsi que les avocats chargés de sa défense doivent quitter le pays au plus vite au risque de se faire massacrer. Aujourd'hui, il est encore trop tôt pour déterminer où se trouve Asia Bibi, la discrétion étant de mise pour protéger sa vie et celle de ses proches.

Plusieurs Etats européens, notamment la France se disent prêts à l'accueillir. Jean-Yves Le Drian, Ministre des Affaires Etrangères a annoncé le 7 novembre à l'Assemblée Nationale que la France agit «avec [ses] partenaires européens, avec les organisations internationales pour obtenir son exfiltration.»

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Date de dernière mise à jour : 27/11/2018