Covid-19 : Le renforcement de l’autoritarisme international

Solveig Laudenbach, 07/04/2020


«J’ai prévenu la police et l’armée : si les contrevenants résistent ou se montrent agressifs, tuez-les par balles. Je vous enterrerai si vous causez des troubles à l’ordre public. » Cette annonce du président Rodrigo Duterte aux citoyens philippins témoigne des dérives relatives à la gestion de la crise du Covid-19. Celle-ci n’est pas sans conséquences politiques.

Rodrigo duterte forum des affaires philippines coree du sud 5 juin 2018 seoul

Le président Rodrigo Duterte au forum des affaires Phillipines-Corée du Sud, Seoul, 30 octobre 2016

La crise sanitaire met à l’épreuve l’ensemble des États. Puisque l’urgence justifie la mise en place de mesures exceptionnelles, qui ne sauraient être contestées puisque 2,7 milliards d’individus sont confinés, certains dirigeants profitent du contexte pour modifier le fonctionnement des institutions et renforcer leur pouvoir. En Hongrie, le 30 mars dernier, le Parlement a attribué les pleins pouvoirs, sans délai, au premier ministre hongrois Viktor Orban. Quatorze états européens ont depuis condamnés cette décision, considérant : « le risque de violation des principes de l’Etat de droit, de la démocratie et des droits fondamentaux découlant de l’adoption de certaines mesures d’urgence.»

Autre conséquence : l’affaiblissement de certains gouvernements, lié au fait qu’ils se sont révélés incapables de faire face à la crise. En Ukraine, le président Volodymyr Zelensky a reconnu ne pas disposer des ressources budgétaires suffisantes pour gérer l’état d’urgence. Dès lors, il a été contraint d’établir un partenariat avec le milieu des oligarques. Ceux-ci sont désormais délégataires de l’exécutif dans certaines régions. Alors que le gouvernement ukrainien s’employait jusqu’ici à lutter contre leur influence, il expose le pays au péril d’une mainmise des milliardaires sur l’espace politique.

Depuis qu’elle semble avoir jugulé l’épidémie, la République populaire de Chine s’emploie à présenter son modèle politique comme l’unique rempart à la cessation de la crise. Le 26 février dernier, le journal d’état chinois Renmin Ribao affirmait : « Nous avons démontré que le système socialiste à la chinoise répondait aux besoins de l’époque, constituant une garantie institutionnelle et un savoir-faire précieux dans la guerre que mène le monde contre l’épidémie.» En effet, les moyens développés dans un premier temps par le gouvernement de Xi Jinping (drones de surveillance, généralisation de la reconnaissance faciale, casques policiers capables de mesurer la température corporelle d’un individu situé à distance, etc …) ont influencé les dispositifs étrangers.

Le recours des états à des méthodes drastiques est légitime compte tenu des enjeux sanitaires. Cependant, il est important de garder à l’esprit la fragilité des sociétés démocratiques. L’état d’urgence constitue un régime spécial. Les mesures législatives qui en découlent, dès lors qu’elles ne disposent pas de clauses de temporalité, ne doivent pas pouvoir se soustraire à l’ordre juridique en vigueur. De la même manière, les outils mobilisés ne doivent pas servir la politique au-delà de la crise.

Lundi, la CNIL européenne (Commission nationale de l’informatique et des libertés) a plaidé pour la mise en place d’une application commune de backtracking pour tous les États membres de l’Union. L’objectif principal est de lutter contre la multiplication des applications gouvernementales de traçage numérique, censées aider à lutter contre l’épidémie. En effet, ces dispositifs constituent de véritables enjeux politiques.

Au mois de mars dernier, les citoyens iraniens ont commencé à utiliser l’application de surveillance AC19. L’objectif est de détecter la présence du virus dans l’organisme. Or, cette application dispose de la géolocalisation en temps réel. Il n’existe aucun motif justifiant le recours à cette information pour établir le diagnostic. S’y ajoute qu’auparavant, le fondateur d’AC19 avait déjà développé des applications sur la demande du gouvernement iranien.

De la même manière, le recours aux applications gouvernementales chinoises a permis aux services de police d’accéder aux données téléphoniques de plus de 50 000 000 citoyens. Ces données sont encore traçables à l’heure actuelle.

Les méthodes chinoises ou iraniennes face à la crise s’inscrivent dans une continuité qui est la leur, celle des États autoritaires. De leurs côtés, les régimes démocratiques doivent veiller à l’absence de dérives en matière de surveillance. Certains précédents historiques, comme la conduite de la politique américaine de lutte contre le terrorisme post-11 septembre 2001, révèlent la manière avec laquelle une crise, qu’elle soit politique ou sanitaire, peut insidieusement générer des dérives autoritaires aux conséquences majeures et imprévisibles.

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Date de dernière mise à jour : 07/04/2020