La politique gabonaise au coeur de la tourmente

Arnaud Dumontier, 21/01/2020


Le Gabon fait face depuis novembre dernier à une vague opération d'anti-corruption touchant les hautes sphères de l’Etat. En cause, l’ancien “bras droit” et homme fort d’Ali Bongo, le franco-gabonais Brice Laccruche Alihanga. Suspecté de corruption, il a été emprisonné à titre “préventif”, avec une vingtaine de ses proches dont trois anciens ministres et l’ex-porte parole à la présidence.

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Le président du Gabon, Ali Bongo Ondimba

Baptisée “Scorpion”, cette opération est apparue dans un contexte d’instabilité politique gabonaise. Le chef de l’Etat était victime, en octobre 2018, d’un accident vasculaire cérébral (AVC), l’obligeant à laisser sa place vacante, et à se rétablir à Rabat, au Maroc, jusqu’à son retour au Gabon, en mars dernier. Entre temps, le pouvoir politique a été affaibli par les nombreuses pressions orchestrées par les opposants politiques, dont le célèbre Jean Ping, mais également par la tentative de coup d’état du 7 janvier 2019. Le chef d’état étant en convalescence, et afin de conserver une certaine légitimité du pouvoir en place, Brice Laccruche Alihanga alors directeur de cabinet d’Ali Bongo, a effectué une tournée de meetings dans les quatre coins du Gabon afin de porter le message d’Ali Bongo. Cependant, ses détracteurs ont davantage vu en cette tournée une manière pour l’ex-directeur de cabinet de faire parler de lui, plutôt que de colporter le message d’Ali Bongo.

Que reproche-t-on à Brice Laccruche Alihanga et ses proches ?

Brice Laccruche Alihanga ne se doutait de rien. Ancien directeur de cabinet de l’actuel président, il venait, à tout juste 39 ans, d’être nommé ministre chargé du Suivi de la Stratégie des Investissements Humains et des Objectifs de développement durable, ce qui lui offrait un bel avenir. Pourtant, lui et plusieurs autres ministres, ont été, le 7 novembre 2019, limogés suite au remaniement intempestif d’Ali Bongo.

Il est affirmé, via L’Union, un journal pro-gouvernemental, que plus de 85 milliards de francs CFA (environ 129 millions d’euros) se sont “volatilisés” durant ces deux dernières années en faveur de la Gabon Oil Company. Cette entreprise est dirigée par Patrichi Tanasa, un proche de Brice Laccruche Alihanga. Mais d’autres compagnies ont été prises pour cible dans le cadre de cette enquête, telles que la Dupont Consulting Company, une société privée dont les administrateurs sont l’ancien ministre de l’énergie, Tony Ondo Mba, ainsi que le frère cadet de Brice Laccruche Alihanga, Grégory Laccruche Alihanga. 

De plus, cet argent aurait servi aux décaissements douteux, aux financements opaques d’associations ou d’activités aux sociétés de sous-traitance. Financée par l’Etat, cette société recevait, bien qu’en étant en déficit budgétaire, 300 milliards de Francs CFA par an.

Le premier jour du scandale, le 14 novembre 2019, ce seront une vingtaine de personnes qui seront interpellées, en plus des ministres. On les accuse alors de "faits de détournements de deniers publics, de concussion et de blanchiment de capitaux"  L’ex-directeur de cabinet et ses proches seront ainsi emprisonnés le soir-même de leur interpellation.

D’après le procureur de la République, André Patrick Roponat, lors de son allocution télévisée du 4 janvier 2020, il y a eu un total de 30 interpellations. 6 personnes ont été mises “hors de cause”, 4 personnes ont été inculpées mais laissée en liberté provisoire, et 20 personnes ont été inculpées et placées sous mandat de dépôt. Dernièrement, ce sont deux mandats d’arrêt internationaux qui ont été émis à l’encontre de deux anciens soutiens d’Ali Bongo, de la société civile.

L’homme fort du chef de l’Etat qui se rêvait déjà Président de la République a vu ses ailes coupées par la justice gabonaise. Le bruit courait même à Libreville (la capitale), qu’il projetait, avec ses colistiers, un “coup d’état” à l’encontre de l’actuel président gabonais.

En parallèle, Noureddin Bongo Valentin, 28 ans, le fils de l’actuel chef de l’état, est sous le feu de tous les projecteurs. Fraîchement nommé Coordinateur des affaires présidentielles, il est d’ores et déjà appelé le “dauphin”. Dès sa nomination, et profitant du limogeage de certaines figures politique du pays, il n’a pas tardé à placer ses pions à des postes stratégiques dont l’ancien poste de directeur de cabinet de Laccruche Alihanga maintenant détenu par l’un de ses proches, Théophile Ogandaga. Ironie du sort, le 14 janvier dernier,  le fils d’Ali Bongo a, à son tour, été visé par une plainte pour corruption, détournement de deniers publics et blanchiment d’argent. Cette plainte a été déposée par de nombreuses organisations indépendantes telles que les mouvements « Ça suffit comme ça » et « Sauvons la République », ainsi que la confédération syndicale Dynamique Unitaire, ou encore le Réseau des organisations libres de la société civile pour la bonne gouvernance au Gabon. Nouveau rebondissement dans le feuilleton politique gabonais, reste à voir s’il y aura une suite à ces accusations.

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Date de dernière mise à jour : 21/01/2020