L’affaire Mila : une laïcité à deux vitesses

Emma Gaheneau, 11/02/2020


Depuis quelques semaines, l’opinion publique, tout comme les médias et la classe politique, est divisée. À coup de hashtag, le débat fait rage autour des propos de la jeune Mila, adolescente de 16 ans, qui n’a pas hésité à dire que l’Islam “c’est de la merde”.

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Mila sur le plateau de Quotidien

 

Après avoir reçu les avances d’un homme trop entreprenant par messages privés sur Instagram et l’avoir repoussé, à de nombreuses reprises, en lui confirmant son homosexualité, ce dernier aurait réagi de manière virulente en rétorquant que c’était contraire à sa religion, en l'occurrence : l’Islam. Par la suite, Mila décide de répondre en story et se lance dans une diatribe anti religieuse dont voici un extrait : “Je déteste la religion, le Coran est une religion de haine, l’islam c’est de la merde. Je dis ce que je pense, putain. Je suis pas raciste, pas du tout. On peut pas être raciste d’une religion. J’ai dit ce que je pensais, j’ai totalement le droit, je ne regrette pas du tout. Il y a des gens qui vont encore s’exciter, j’en ai rien à foutre. Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci au revoir." 

La vidéo est alors vu plus d’un million de fois, repostée sur tous les réseaux sociaux et notamment sur Twitter. Elle reçoit de nombreuses menaces de mort et de viol. Son nom, son adresse et son lycée sont révélés ce qui mènera à sa déscolarisation, après avoir passé une journée enfermée dans les toilettes de l’établissement, car elle était prise à partie par certains élèves. 

C’est en l’espace de quelques jours que les retombées de cette story deviennent retentissantes, provoquant une véritable dichotomie entre les pros-Mila twittant avec le hashtag #JeSuisMila et les contres, utilisant #JeSuisPasMila. 

La réponse en droit 

La première réponse à apporter à cette affaire est évidemment la réponse légale : en France, le blasphème n’est pas considéré comme un crime ou comme un délit. Nicole Belloubet avait déclaré au micro d’Europe 1 : “L'insulte à la religion, c'est évidemment une atteinte à la liberté de conscience”, ce qui n’est pas le cas. La garde des Sceaux reconnaîtra rapidement une erreur de langage. Maladresse non négligeable pour la Ministre de la Justice, ancienne professeure de droit et membre du Conseil Constitutionnel. Toutefois la polémique est évacuée par Christophe Castaner, Ministre de l’Intérieur, qui lors d’une séance des questions au gouvernement, assure qu’il ne sera jamais question sous ce gouvernement de “délit de blasphème”. L’enquête ouverte auprès du parquet pour incitation à la haine raciale est donc rapidement fermée car elle manque de fondements juridiques : l’adolescente n’a pas insulté les fidèles d’une religion mais bien la religion elle-même, concept qui est soumis à une totale liberté d’expression. 

A contrario, les menaces de mort et de viol, elles, sont illégales : punies de six mois à trois ans d’emprisonnement et accompagnées d’une amende. Cette deuxième enquête, ouverte par le procureur de la Vienne, a été confiée à la section des Recherches de la gendarmerie, spécialisée en cybercriminalité, aidée de plateforme Net écoute, pour dénombrer et signaler les menaces envers Mila. 

La réponse en faits

Lors de son interview sur le plateau de Quotidien de Yann Barthès, la jeune fille réitère ses excuses envers toutes les personnes qu’elle aurait pu blesser mais ne retire pas ses propos. Les réactions politiques ont été nombreuses et de tous ordres : la cheffe du Rassemblement National, Marine le Pen a très rapidement soutenu Mila, qui l’a accusé de récupération politique, et la gauche, a quant à elle, été très silencieuse. 

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Excuses de Mila, pubiées dans sa story Instagram

Toutes les personnalités politiques y ont été de leurs commentaires et notamment Ségolène Royale qui évoque, dans l’émission Dimanche en Politique le 2 février, “un manque de respect” de la part de l’adolescente, ajoutant un nouveau rebondissement à cette affaire qui pose maintenant la question du respect de la laïcité. Laïcité à deux vitesses pour beaucoup d’internautes qui ne comprennent pas l’effet “deux poids, deux mesures” lorsqu’il s’agit de l’Islam.

 

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Réaction d'un internaute à la suite de l'interview de Mila

Robert Ménard, maire de Béziers d’extrême droite, ne manquait pas de s’insurger contre la chronique de Frédéric Formet, diffusée sur France Inter, qui chantait “Jésus est pédé” le 13 janvier et de défendre Mila et la liberté d’expression le 22 janvier. 

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Tweets du Maire de Béziers, Robert Ménard

Médine, rappeur havrais qui s’est vu interdire un concert au Bataclan après avoir sorti un titre nommé Don’t Laïk ,où il dénonce l’instrumentalisation de la laïcité par les politiques, n’a pas manqué de réagir en un tweet. À l’époque, de nombreuses personnalités comme Marine le Pen ou encore Aurore Bergé étaient montées au créneau, dénonçant des propos injurieux. Même personnalités, qui aujourd’hui, défendent Mila. 

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Réaction de Médine, rappeur havrais

Une division qui se retrouve au sein des ménages français : une petite majorité de Français, soit 53%, se déclare comme #JeSuisMila d’après une étude Ifop, menée pour Charlie Hebdo. Cette étude met en avant certains paradoxes de la société française : 42% de l’échantillon perçoit un caractère raciste dans les propos de l’adolescente et 50% de ce même échantillon se dit favorable à la loi de 1881, autorisant les critiques (même outrageante) envers un dogme ou une religion ; preuve du profond clivage que pose la question du blasphème et de la laïcité en France. 

Mila, sous protection policière, a pu reprendre les cours ce lundi dans un nouvel établissement. Elle espère retrouver une vie normale, en réduisant son utilisation des réseaux sociaux, car l’erreur est humaine, certes, mais il ne s'agirait pas d'oublier que persévérer est diabolique. 

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Date de dernière mise à jour : 11/02/2020