La ligue du LOL, les bourreaux dans la lumière

Melisande Queïnnec, le 26/02/2019


L’affaire fait du bruit : un groupe Facebook, connu sous le nom de “Ligue du LOL”, a mené plusieurs campagnes de cyberharcèlement contre des journalistes, activistes et influenceurs. Racisme, sexisme, homophobie et grossophobie, canulars téléphoniques, diffusion de montages photo pornographiques… De quoi la Ligue du LOL s’est-elle rendue coupable ? On fait le point.1


Ils sont journalistes, Youtubeurs, podcasteurs, ex ou actuels rédac’ chefs de grands médias (Télérama, les Inrocks, Libération, Slate…). Si leurs noms sont trouvables en deux clics sur le net, nous ne les diffuserons pas tous : parce-que vous les chercherez de toute façon, parce-que celui qui s'applique à la vengeance et au ressentiment garde fraîches ses blessures, et parce-qu’aussi fort que nous condamnons leurs agissements, nous croyons encore que la justice se chargera de mettre un terme à l’affaire. Connu sous le surnom de “Ligue du LOL”, un groupuscule de journalistes, de communicants, de publicitaires et d’influenceurs – principalement des hommes – harcelait femmes, racisés, “gros”, LGBTQ+ ou simplement ceux qui “ne rentraient pas dans le moule” en toute impunité… depuis des années. On vous en dit un peu plus sur l’affaire qui remue l’écosystème de la presse parisienne.

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Les membres de la Ligue du LOL font le ménage dans leur timeline

C’est CheckNews, la rubrique de fact-checking de Libération, qui a entériné les faits. La Ligue du LOL, c’était d’abord un groupe Facebook privé. Un de ces groupes de “neurchis”, où tout est permis sous couvert d’humour, où l’on s’échange des “memes” et des blagues – plus ou moins grossières – la plupart du temps au détriment de certains internautes. Le harcèlement sur ce genre de groupes, on s’en est presque tous un jour, sans forcément s’en rendre compte, rendu coupable. On a presque tous déjà ri du malheur de quelqu’un, de la naïveté de ses propos ou de ses engagements politiques et sociaux. Les blagues de la Ligue ont peu à peu quitté le confort et l’anonymat du groupe Facebook pour atterrir sur Twitter, le réseau social instantané à la popularité grandissante. Et les journalistes à l’origine du buzz, anonymes ou protégés par la petite mention “mes tweets et RT n’engagent que moi” dans leur description, n’hésitaient pas à tacler leurs proies au vu et au su de tous…

“Ils nous détestaient”
À l’origine du groupe, Vincent Glad – un journaliste collaborateur de Libération, particulièrement connu pour ses analyses du mouvement des Gilets jaunes, ces dernières semaines. Sur Twitter, il tente de s’expliquer : “Le lol n’est plus du tout drôle quand il se pratique en meute. […] Nous nous moquions de tout le monde […] et c’est pour ça que je n’ai pas vu […] le côté profondément machiste de notre démarche. Je n'ai pas vu que nous avions fait taire, avec nos blagues, les premières paroles féministes quand elles sont apparues sur les réseaux vers 2011-2012 […]. Cette parole féministe nous paraissait ridicule […] Je m'en suis moqué comme je me moquais de tout.” Mais certains membres de la Ligue sont allés
beaucoup plus loin que de simples blagues, devenus obsédés par certains “twittos”, à l’affût de nouvelles proies. Canulars téléphoniques – destinés  à humilier des journalistes précaires – enregistrés et diffusés sur Soundcloud, diffusion d’informations personnelles et de photos pornographiques, fausses accusations, insultes, menaces physiques et psychologiques…

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Journaliste et blogueuse beauté victime de la Ligue du LOL


“Quelqu’un a commencé à diffuser un photomontage de moi en train de sucer un pénis sur un réseau de questions anonymes”, explique Matthias Jambon-Puillet, alias @LeReilly, sur Medium. “Le montage était envoyé en masse à des mineurs, jusqu’à 12–14 ans. […] Chaque fois que quelqu’un répondait, la réponse apparaissait […] dans mes notifications. J’y découvrais les insultes des mineurs, choqués d’être exposés à de la pornographie.” Le témoignage de Daria Marx, co-fondatrice du collectif Gras Politique, fait écho aux propos de Matthias : “Un jour, l’un des membres de cette ligue a pris une image porno d’une nana grosse et blonde qui pouvait vaguement me ressembler et a commencé à faire tourner l’image sur Twitter en disant qu’il avait trouvé ma sextape.” Des excuses ? L’un comme l’autre, petit échantillon parmi les nombreux boucs émissaires de la Ligue du LOL, n’en ont jamais eu, même après des années. “Ils savaient qu’on pleurait”, ajoute Daria. “Ils savaient qu’on était touchées. Le Twitter parisien était encore petit à l’époque. Ils savaient. Ils s’en foutaient. Ils nous détestaient.”

“On te chie à la gueule avec un arobase”

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Le témoignage d'une femme membre de la ligue

 

Sur Twitter, les langues se délient et de nouvelles victimes sortent de l’ombre. Certaines en profitent pour dénoncer les conditions d’études dans certaines écoles de journalisme, insinuant que le harcèlement y est ordinaire et la culture du viol, banalisée. “Ils savaient”, répète Daria Marx. Beaucoup connaissaient depuis des années les agissements de la Ligue du LOL, mais fermaient les yeux. Mieux valait-il en être ? “À l’époque, je venais de banlieue et je n’avais aucun contact sur Paris. […] Mon activité […] m’a permis de briller aux yeux des gens que j’érigeais comme des modèles journalistiques”, se justifie l’un des membres influents de la Ligue. D’une certaine manière, l’affaire n’est pas sans rappeler celle des “tradis” du lycée militaire de Saint-Cyr, un groupe d’élèves conservateurs dont les comportements machistes et homophobes avaient été révélés par Libération en mars dernier. Il semble que certaines institutions soient prêtes à protéger leurs poulains au détriment de l’intégrité des autres.

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Les réactions des journalistes sont nombreuses

Quid des “loleurs” ? Leurs excuses peinent à convaincre. Libération a annoncé la mise à pied à titre conservatoire de deux d’entre eux, Vincent Glad et Alexandre Hervaud, les seuls que nous avons choisi de citer. D’autres ont démissionné, ont été entendus ou seront licenciés pour faute grave. La plupart des journaux qui leur sont associés ont fait entendre leur déconvenue. Communiqués de presse et lettres ouvertes fleurissent depuis le lâcher de la bombe. Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’État au numérique, a encouragé, sur Twitter, les victimes à “rendre public les faits, même prescrits, et pour ceux non prescrits à déposer plainte.” Marlène Schiappa, quant à elle, a promis de s’entretenir avec la Ministre de la Justice Nicole Belloubet, pour discuter de l’allongement du délai de prescription pour les affaires de harcèlement (actuellement, il est de 6 ans), déclarant qu’à priori, rien ne s’y opposait.

Vraisemblablement traduite en justice, l’affaire aura le mérite de braquer les projecteurs sur le cyberharcèlement, et en particulier le cyberharcèlement “de meute” (aujourd’hui reconnu comme une infraction), une hydre qu’il est dur d’éradiquer et qui fait, chaque année, toujours plus de victimes. “Avant, le mec qui voulait te descendre, il allait à la poste, il achetait un timbre, il écrivait sa lettre et il la postait. Limite, tu méritais ton insulte. Aujourd’hui, on peut te prévenir qu’on te chie à la gueule avec un arobase”, raille Donel Jack’sman. L’humoriste, victime d’une insulte raciste lors d’un spectacle à Nice, a porté plainte contre son agresseur pour l’exemple. Et aujourd’hui, c’est pour l’exemple que les témoignages affluent. Pour que les victimes de harcèlement soient entendues et que les crimes de leurs agresseurs ne restent pas impunis.

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 26/02/2019