Affaire Lubrizol : de la colère à l’ignorance.

Mélaine Lhomme, Marie Picard, le 04/10/2019


8 jours après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, la colère et l’incompréhension de la population sur plusieurs sujets sont toujours présentes. Depuis le jeudi 26 septembre, des mobilisations ont vu le jour et les revendications sont nombreuses. Lubrizol n’a pas fini de faire couler de l’encre. En effet, de nombreux collectifs d’habitants de Rouen se sont formés, dans le but d’obtenir de plus amples informations sur les circonstances et les conséquences de cet accident. 

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Source : page Facebook Ici en Normandie on entend, photo de l’incendie

La grogne immédiate des rouennais… et de beaucoup d’autres.

Dès le début de la matinée, la population agit. Les hôpitaux ouvrent leurs crèches aux parents qui n’ont d’autre choix que de se rendre au travail alors que les écoles sont fermées pour la journée. Face à la “positive attitude” des autorités, la population prend peur et nombreux sont ceux qui décident de quitter le train en marche. Beaucoup se rendent à l'hôtel ou chez leur famille. Le maître mot : éloignement. 

Madame Charlotte Sydov accepte de témoigner. Cette jeune maman d’un bébé de 5 mois habite sur la rive droite proche de l’usine. Elle est divisée entre peur et colère, notamment la peur pour son enfant. Sa première réaction ? Fuir la ville pour lui éviter d'inhaler la fumée toxique. Direction Saint Valéry-en-Caux, où elle passera la nuit, afin de profiter de l’air iodé de la mer. Rassurant quand Charlotte apprend dans la nuit qu’il existe des composants radioactifs à l’usine. C’est aussi l’occasion de faire le plein d’air frais ! Ensuite la colère. Contre Lubrizol. Cela n’aurait jamais dû se (re)produire. Mais aussi contre les autorités qui ne cessent de répéter que tout ira bien, que le nuage n‘est pas toxique. Et contre les agences en charge des analyses qui tardent à donner leurs résultats.

Plus tard, des groupes (notamment sur Facebook) vont s’organiser, composés entre autres de personnes compatissantes qui offrent l’hospitalité aux rouennais désireux de s’éloigner quelques temps. Mais ce n’est pas tout ! Les associations écologistes sont aussi sur le qui-vive, car aucune d’entres elles n’auraient été contactées pour un dialogue écologique d’après Monsieur Guillaume Blavette, militant écologiste qui siège au corderst (Conseil Départemental de l'Environnement et des Risques Sanitaires et Technologiques). Pire, ce dernier appuie le fait qu’il n’y aurait eu aucune évolution dans la sécurité du site depuis l’accident de 2013, à travers notamment plusieurs rapports : 

- un rapport de 2014 à destination du ministère de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie (MEDDE), 

- un rapport de mars 2016 de l’inspection des installations classées au Conseil Départemental de l’Environnement, des Risques Sanitaires et Technologiques,

- un second rapport du même nom d’août 2016. 

C’est ensuite au tour de Monsieur Jean-Michel Beregovoy, adjoint au maire “europe écologie les verts” de s’insurger. D’après lui, aucun élus de la mairie en charge de l’environnement n’a été prévenu par la préfecture. Il dénonce “un dysfonctionnement de la gestion de crise”. En effet, l’alerte aurait tardé à être donné. "L’usine s’enflamme vers 2h40 et les sirènes n'ont donné l’alerte que cinq ou six heures après le déclenchement de l’incendie. Et pas dans toute la métropole.” Il expliquera également que les personnes qui intervenaient sur le site n’avaient pas les informations nécessaires, ni d’équipement adéquat. Ainsi, à titre d’exemple on ne compte plus les photos où l’on voit des membres des forces de l’ordre sans masques aux abords de l’usine.

Enfin, suite aux consignes de la préfecture enjoignant la population à éviter de consommer l’eau et les produits locaux (légumes, fruits, oeufs, poissons …) durant les jours à venir. 112 communes sont concernées par l’interdiction de vente agricole.  

Mais si la préfecture est dans la ligne de mire de la colère de la population, elle n’est pas la seule. L’agence en charge des analyses est la cible de critiques pour le temps qu’elle prend à publier les résultats. Les doutes s’installent et les réclamations pour obtenir la vérité ne cessent d’augmenter. L'agence finit par donner signe de vie, répondant aux mécontents que les résultats étaient consultables sur leur site et régulièrement actualisés. Ils en profitent pour annoncer que l’air sur la métropole ne présente pas de particules toxiques. Cette déclaration n'apaise pas la colère et le scepticisme des habitants qui décident, pour certains, de financer leurs propres analyses en créant des cagnottes participatives sur Leetchi.com, par exemple. 

Enfin, le secteur journalistique et télévisuel s’est attiré les foudres de la population,

notamment dues à la manière de hiérarchiser l’information…

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Source : /LOU BENOIST/AFP,  photo d’une des manifestations survenue à Rouen.

Quand Rouen passe à l’As : la colère face au manque d’informations

En cette journée du 26 septembre 2019, deux événements d’importance ont eu lieu. La matinée est consacrée à l’incendie, tragédie écologique et sanitaire. Vers midi, la nouvelle tombe. Le Président Jacques Chirac est décédé. Les journalistes présents sur le site de Lubrizol, en compagnie du Ministre de l’intérieur Christophe Castaner, apprennent la nouvelle à leur tour. Immédiatement, les envoyés spéciaux changent d’objectif. Face aux deux sujet d’actualités, deux choix s’offrent à eux. Soit les organes de presse restent sur l’incendie et perdent l’antenne. Soit ils enchaînent sur la perte de notre ancien président. Ils optent pour la seconde option. 

La France a perdu une part d’elle-même, mais aussi triste que soit cette nouvelle, la population normande, plus particulièrement les 12 communes touchées par le nuage toxique, est dans l’incompréhension. En effet, seuls les journalistes peuvent apporter les informations nécessaires et tant attendues. Or, le regard des journalistes et des chaînes d'informations française est désormais ailleurs. Ce sera aussi le cas les jours suivants, d’autant plus que dimanche, la dépouille du Président jugé “le plus sympathique” et “le plus proche de son peuple” a été exposée afin que la population française puisse se recueillir. Lundi 30 septembre fut déclaré jour de deuil national pour les obsèques présidentielles. La confiance médiatique n’était déjà pas au beau fixe mais maintenant, elle dégringole ! Le seul journal à titrer sur la catastrophe de Rouen est le journal Paris-Normandie, le 27 septembre. 

Toutefois, il est évident que d’avoir à effectuer un choix entre deux actualités d'extrême importance le même jour fut sans nul doute compliqué. Un journaliste se doit de suivre l’actualité où qu’elle aille. Pour autant, était-il réellement nécessaire d’opter pour un journalisme entièrement tourné vers le décès de cet homme illustre ? Partager de façon équitable l’attention de la France sur ces deux actualités aurait surement été un choix plus que judicieux. 

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Source : capture d’écran CNEWS - Ouest-France

Que dit l’Université de Rouen à ses étudiants ? 

L’Université de Rouen, comprenant les campus de Martainville, du Madrillet, de Mont Saint Aignan et de Pasteur, fut fermée aux étudiants et aux personnels le jeudi 26 septembre. Décision logique et obligatoire aux vues de la trajectoire du panache de fumée. Lors de la conférence de presse du Préfet, il est donc déclaré que les établissements scolaires resteront fermés vendredi, par mesure de sécurité mais également dans un but de nettoyage des classes et des cours de récréations. Ce n’est sans compter la stupeur et l’interrogation des étudiants face à l’annonce de l’ouverture des campus dès vendredi matin, avec l’accord de la préfecture. Beaucoup d’étudiants ont montré leur agacement et leur incompréhension face à la décision de Joël Alexandre, président de l’université. Plusieurs UFR ont, de manière indépendante, pris la décision de fermer leurs portes. C’est notamment le cas de l’UFR STAPS, droit-éco-gestion. Parallèlement, pour les autres UFR, les étudiants ont été informés de la non-comptabilité des absences.  

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Source : Twitter

Lundi 30 septembre, l’Université était donc ouverte, après un communiqué du Président de l’Université, attestant du nettoyage effectué dans l’ensemble des bâtiments selon les recommandations de la préfecture de Seine Maritime et affirme n’avoir trouvé aucune présence de suie. Les étudiants étaient encore nombreux, notamment à travers les réseaux sociaux, à manifester leurs mécontentements et leurs doutes sur la pureté de l’air et sur le bien fondé de l’ouverture de l’Université en ce début de semaine, seulement quatre jours après l’incident, alors que des odeurs sont encore partiellement perceptibles à divers endroits. 

Ajoutons que l’Université vient de faire parvenir un email à l’ensemble du personnel, du corps enseignant et des étudiants, les enjoignant à témoigner des symptômes éventuellement perçus par ceux-ci durant le jeudi 26 et le vendredi 27. Mais dans quel but ?

Enfin, l’Université a également invité, quiconque souhaiterait poser des questions ou obtenir des réponses, à une réunion qui se tient à l’UFR Santé du campus de Martainville, ce lundi 07 octobre 2019, Amphi 600.

La réaction des personnalités politiques : des avis partagés 

Dans les jours qui ont suivis l’incendie, les personnalités politiques ont été nombreuses à s’exprimer sur la catastrophe. 

Les réactions des politiques sont notamment agrémentées, depuis samedi, de Nicolas Mayer-Rossignol (ancien président de région, conseiller municipal de Rouen et candidat aux municipales de 2020) et Christophe Bouillon (député de Seine-Maritime). Ces deux personnalités ont publié un communiqué de presse, dans lequel ils appellent à la vérité et à la mobilisation, ainsi que “tous les élus locaux quel que soit leur bord, tous les habitants de la métropole rouennaise et tous les citoyens normands à partager ce combat. Montrons que nous sommes capables de nous rassembler pour nous faire respecter.” Plus particulièrement, ils demandent l’établissement d’une enquête parlementaire telle qu’elle avait été mise en place en 2001 pour AZF. Aussi, en faisant un clin d’oeil à Jacques Chirac, les deux hommes politiques requièrent l’application du principe de pollueur-payeur, afin qu’il revienne à Lubrizol de payer pour les dommages subis. Enfin, face à la question de la situation géographique du bassin de Rouen, une réflexion devra être menée afin d’aménager au mieux la Vallée de la Seine. 

Gérard Larcher, président du Sénat, a, jeudi 3 octobre, répondu aux demandes et annoncé la création d’une commission d’enquête parlementaire d’une durée maximum de 6 mois, afin “d'analyser les faits, les réactions de l'exécutif, d'où la durée de six mois pour analyser les décisions.” 

A l’issu de ces deux articles, le constat est toujours le même : les questions sans réponses sont légion, les éléments qui nous parviennent continuent de diviser la population entre effroi et colère, et nul doute que cette affaire va encore faire parler d’elle du fait d’accidents survenus peu de temps après sur d’autres sites Seveso (au Luxembourg et à Toulouse notamment) et des multiples plaintes qui sont déposées régulièrement. Il reste donc à attendre les résultats de la commission d’enquête parlementaire afin de comprendre la manière dont cet événement à été géré et ses conséquences.

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Date de dernière mise à jour : 04/10/2019