Lubrizol, une catastrophe climatique négligée ?

Mélaine Lhomme, Marie Picard, 01/10/19


Aux alentours de 2h40, dans la nuit du jeudi 26 septembre 2019, un feu se déclare. L’usine Lubrizol, situé au 25 Quai de France à Rouen, est victime d’un incendie dans sa zone de stockage. Cinq jours sont passés, le temps pour nous de faire le point. 71208766 3060965407312118 9133821247178670080 n

Photo de l'incendie de l'usine Lubrizol, le jeudi 26 septembre au matin ©Ici chez nous en Normandie on entend, page Facebook

Qu’est-ce que Lubrizol ? 

Pour rappel, Lubrizol est une entreprise qui dépend du groupe américain Lubrizol Corporation et appartient, depuis 2011, au milliardaire américain Warren Buffett.  L’existence de Lubrizol en France remonte cependant à 1954. Ainsi, l’usine de Rouen constitue le siège social de Lubrizol France, avec deux autres sites situés au Havre et à Mourenx. L’usine est classée “Seveso”. 

Mais qu’est-ce que signifie “Seveso” ? Pour faire simple, il s’agit d’un dispositif européen mis en place après une catastrophe environnementale et sanitaire survenue dans la ville de Seveso au Nord de l’Italie en juillet 1976. Depuis, les industriels sont tenus de rendre un rapport déterminant les accidents envisageables dans l’usine ; cela permet d’élaborer des Plans d’intervention. Il existe deux catégories “Seveso” : Bas et Haut, en fonction de la dangerosité des produits utilisés. Le site Lubrizol de Rouen fait partie de la catégorie Haut,  ce qui sous-entend une certaine dangerosité des produits qu’elle contient. En effet, son activité est centrée autour de la production et la vente d’additifs pour lubrifiants et peintures. Pour rappel, le nombre de sites Seveso en Seine-Maritime s’élève à 47.

Un sombre phare dans la nuit.

Il est environ 2h40 quand l’incendie se déclare sur le site de l’usine Lubrizol, sur la rive gauche de Rouen. Les flammes dévorent la zone de stockage de l’usine créant un nuage plus noir que le ciel nocturne. Les Rouennais dorment encore quand des explosions retentissent à répétition. Les pompiers arrivent rapidement sur les lieux et tentent de contenir l’incendie de sorte à ce qu’il ne s’étende pas aux usines voisines, notamment  deux, qui sont elles aussi classées Seveso (niveau bas). Ce n’est pas moins de 240 hommes et 200 camions qui sont mobilisés. Les départements limitrophes envoient à leur tour des forces humaines supplémentaires. Vers 21 heures, la préfecture annonce que le foyer principal de l’incendie est éteint. Dès lors, des analyses d’air et de suies sont lancées et les résultats ne tomberont que le lendemain, à savoir vendredi 27. Alors que les hommes du feu sont toujours sur le site, les esprits s’échauffent et des questions s’élèvent, à l’image de ce panache de fumée aussi impressionnant qu’inquiétant.

Un passé qui en dit long.

L’accident survenu n’est pas sans précédent puisqu’à Rouen, ce n’est pas la première fois que cette usine est impliquée dans des accidents environnementaux et sanitaires. Dans l’immédiat, l’incendie observé ce jeudi 26 septembre fait écho à la fuite de gaz relevé en 1989 où une quantité de mercaptan s’était échappée, faisant augmenter la température et se répandre une odeur de nauséabonde et insupportable sur toute la rive gauche. Un autre incident a eu lieu en 2013, dû à une erreur humaine. Du mercaptan, formé dans un bac, s’était répandu en Normandie causant maux de tête et nausées.

En 2015, l’usine a été mise en cause dans une affaire de fuite de 2000 litres d’huile minérale qui s’étaient déversés dans les réseaux d’évacuation des eaux pluviales après un incident d’exploitation, qui s’est révélé ne pas être “dangereux pour l’environnement”.

Une crise sanitaire sous-estimée par les autorités ?

24 heures après le départ de l’incendie, la peur et l’inquiétude laissent place aux questions. L’usine brûle, c’est un fait. Mais de quoi est fait le combustible ? Les rumeurs vont bon train en attendant les résultats des premiers tests qui tardent à venir. Si au début, la réponse s’avère être “des lubrifiants” comme le suggère le site de la compagnie, au fil des heures, les éléments qui apparaissent déconcertent sans toutefois étonner. Ce qui ressort du discours officiel, c’est que le nuage n’est pas d’une toxicité aigüe, contrairement à ce que la population déclare. Long de 22 km et large de 6 km, après avoir menacé la population rouennaise, le nuage est porté par le vent plus au nord touchant rapidement le reste de la Normandie, puis les Hauts de France, la Belgique et aux dernières nouvelles, les Pays-Bas. “À moins que cela ne s’arrête aux frontières”, comme l’évoquent des rouennais inquiets et étonnés d’une communication floue, qu’ils associent à celle vécue lors du terrible accident nucléaire de Tchernobyl en 1986.

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Photo du nuage suite à l'incendie de l'usine Lubrizol, le jeudi 26 septembre au matin ©Ici chez nous en Normandie on entend, page Facebook

Pour le préfet de Normandie, Pierre André Durand, ainsi que l’agence en charge de l’analyse de l’air et de l’eau, la population de Rouen ne risque rien malgré une légère pollution de la Seine. Les seules recommandations faites aux riverains sont : de se confiner (durant les premières heures qui ont suivi l’incendie), de nettoyer les objets et surfaces recouverts de suie huileuse à coup de jets d’eau, de se laver les mains régulièrement, et d’éviter de consommer les produits locaux pendants quelque temps. Et pourtant, une série d’évènements va venir contredire ce discours.

En effet, des informations vont voir le jour, remettant en question cette déclaration officielle, accompagnées de témoignages plus inquiétants les uns que les autres. Tout d’abord, ce sont les symptômes qui apparaissent progressivement et qui correspondent à une intoxication : maux de tête et de gorge, étourdissements et vomissements. Puis, des entreprises évacuent leurs locaux comme France 3, où les salariés ont décidé, vendredi, après s’être rendu sur leur lieu de travail, de rentrer chez eux. Sur les quais, ce sont des dizaines d’oiseaux retrouvés morts ; dans les eaux de la Seine, des poissons flottent sans vie.

Ensuite, des éléments relatifs à la zone de stockage surgissent. Le premier élément concerne la présence d’éléments radioactifs. Les réseaux sociaux s’emballent lorsque le document est exhumé par un site gouvernemental, plus précisément sur le site de l’inspection des installations classées dépendant du ministère de la transition écologique et solidaire. D’après celui-ci, l’usine Lubrizol stockait des déchets radioactifs au sein de leur zone de stockage depuis 2006 sans que l’on sache s’ils avaient été touchés par les flammes.  Les autorités mettent rapidement en garde contre les fake news puis annoncent, comme pour rassurer sur ce point, que l’usine stockait bel et bien des éléments radioactifs, mais qu’ils n’étaient pas dangereux pour l’homme et qu’ils ne se trouvaient pas sur les lieux de l’incendie. 

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Photo de l'incendie de l'usine Lubrizol, le jeudi 26 septembre au matin ©Ici chez nous en Normandie on entend, page Facebook

La population respire de nouveau jusqu’à ce que le rapport d’enquête annonce la présence d’un autre élément hautement toxique : de l’amiante. La partie de l’usine réduite en cendres était constituée de 8000 m² d’un toit en fibrociment (matériau isolant contenant de l’amiante). Malgré l’inquiétude des scientifiques, qui connaissent l’impact d’un tel élément  sur l’organisme, la préfecture se veut rassurante, annonçant qu’il n’existe pas de risque pour la santé. Enfin, coup de théâtre en provenance du Nord. La préfecture des Hauts de France annonce que le nuage est hautement toxique, à l’inverse donc des déclarations de la préfecture de Normandie. 

En seulement 24 heures, toute la vie de Rouen s'est vue bouleversée. Cette crise environnementale, sanitaire et même politique cause bien du tourment aux Rouennais. Beaucoup de zones d'ombre sont encore à éclaircir mais les rouennais ne sont pas au bout de leur peine. Nous étudierons dans notre prochain article alloué à l'affaire Lubrizol les réactions face à cet incendie de grande ampleur.

 

 

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Date de dernière mise à jour : 02/10/2019