Vos enseignants, ces précaires

Emma Gaheneau, 20/02/2020


Mardi 11 février, une journée de lutte contre la précarité était organisée par des chargés de travaux dirigés, enseignants-chercheurs et étudiants au bâtiment Tillon sur le campus de Mont Saint Aignan. À cette occasion, nous avons pu rencontrer Hugo et Églantine, deux professeurs vacataires qui témoignent de la précarité de leur situation à l’Université Rouen Normandie, ainsi que de leur engagement contre les réformes du gouvernement. 

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Affiches trouvées sur le site https://precairesesrrouen.wordpress.com/

Pas si fier d’être N.U ?

Le collectif Les précaires de l’ESR (Enseignement Supérieur et la Recherche) a été fondé en janvier 2020. Il a pour but de faire entendre les revendications des “travailleurs invisibles” de l’Université de Rouen. Ils sont assistant temporaire d’enseignement et de recherche, doctorant contractuel, vacataire ou docteur sans poste et sans vacation et ont décidé de se mobiliser. 

En effet, malgré la nouvelle campagne de publicité lancée par la ComUE Normandie : fier d’être N.U (comprendre Normandie Université), ce sentiment n’est peut-être pas partagé par l’ensemble du corps enseignant.

Les deux professeurs rencontrés se définissent eux-mêmes comme “enseignants-chercheurs précaires”. Sur leur site internet, leurs revendications sont claires : moins d’étudiants par groupe de travaux dirigés, le remboursement des frais de transport, mais surtout, et plus étonnant, “un contrat de travail” s’insurge Églantine. En effet, beaucoup de vacataires ne signent leur contrat qu’en cours de semestre ou à la fin de ce dernier, les mettant en danger en cas de problème lors d’une séance de travaux dirigés. À la faculté de Rouen, et d’après le collectif, environ 28% des personnes qui dispensent les cours ne sont pas enseignants-chercheurs mais vacataires ou n'ont qu'un CDD d'un an. Ces chiffres diffèrent en fonction des filières et peuvent atteindre jusqu’à 50% en Sociologie et 90% en LEA. Ce statut de vacataire permettrait à l’Université de faire des économies de budget. En effet, insuffisantes pour en vivre, les vacations viennent se cumuler à un emploi à temps partiel (job alimentaire), à une recherche rémunérée ou à la poursuite d’études (les  étudiants bénéficiant de la sécurité sociale), limitant ainsi les charges dues par l’Université en cas de signature d'un véritable contrat de travail.  

Plus alarmant, Églantine évoque que de nombreux vacataires sont contraints de passer sous le statut d’auto-entrepreneur, faute de mieux. Elle parle ainsi “d’uberisation de l’enseignement” qui oblige les vacataires à payer leurs propres cotisations sociales sur leur salaire, déjà maigre. Les salaires sont également souvent payés en retard, Hugo témoigne : “Je viens de recevoir le paiement de mes heures du second semestre 2018-2019. Je suis payé avec six mois de retard, et la plupart du temps, on ne sait pas quand on sera payé.”

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Affiche trouvée sur le site https://precairesesrrouen.wordpress.com/

Au-delà des considérations financières, c’est le bien-être des étudiants qui serait remis en cause. Hugo et Églantine dénoncent des TD de plus 30 étudiants, alors que ces heures sont normalement destinées à l’individualisation de l’enseignement. Il leur est donc difficile de démultiplier les évaluations, ce qui pénalise considérablement les étudiants. L'accès aux adresses mails universitaires est aussi très compliqué : “c’est la croix et bannière pour accéder à Universitice ou aux mails universitaires ; du coup, on a de moins en moins de contacts avec les étudiants” s'attriste Églantine qui se sent dans l’impossibilité de faire son travail correctement.  

Une mobilisation contre deux réformes

La réforme des retraites est également dans le viseur de ce collectif. Cette réforme, qui vise à calculer les retraites, non plus sur les 6 derniers mois de salaire, mais sur l'entièreté de la carrière, pénalisant ainsi les étudiants ayant eu recours à de multiples jobs, souvent mal payés, pour subvenir à leurs besoins. 

Autre combat, moins connu, celui contre la LPPR, soit la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche. Cette loi, qui devrait entrer en vigueur en janvier 2021, prévoit plus de financement pour la recherche. Un projet de loi qui semble donc aller dans le bon sens. Pourtant, Hugo et Églantine sont réticents à sa mise en application pour deux raisons : les financements pourront être donnés en fonction de la compétitivité de la recherche effectuée, privilégiant ainsi les secteurs source de profit, comme la chimie pétrolière, au détriment d’autres domaines plus confidentiels. De plus, cette notion de compétitivité risque de profiter principalement aux universités les plus réputées, notamment parisiennes, disposant d’un important vivier de chercheurs reconnus. 

Une seconde problématique est également pointée : la multiplication des contrats chantiers, qui sont “des CDI à durée déterminée déguisés”. Un chercheur sera donc engagé en CDI mais seulement le temps d’une recherche, sans promesse de titularisation à la fin de son contrat. Cette possibilité de contrat chantier ne fera qu’augmenter la précarité déjà quotidienne. 

Des moyens de mobilisation divers

"Ça fait 4 ans que j’ai fini ma thèse, 4 ans que je suis en situation de précarité” témoigne Hugo pour qui la grève totale est devenue le seul moyen de se faire entendre. Dans le département de sociologie, où il officie, de nombreux partiels ont été reportés ou transformés en devoirs maison, d’un commun accord avec les étudiants et à la suite de nombreux échanges avec eux. Bien qu’il fasse de la rétention de copie (fait de ne pas transmettre les notes à l’administration) et que les jurys de fin de semestre aient été reportés, Hugo assure s’être renseigné auprès des étudiants boursiers pour que ces reports n’influent pas sur le versement des bourses et avoir transmis leurs notes aux étudiants concernés.

A contrario, Églantine ne fait pas grève, l’enseignement étant sa seule source de revenu.  Elle a toutefois mis ses élèves au courant de sa situation et a réalisé plusieurs cours alternatifs, évoquant les réformes à venir. 

Des réactions disparates

Des étudiants compréhensifs : face à la mobilisation des vacataires de l’université de Rouen, certains étudiants ont organisé un blocus des bâtiments de l’Université le lundi 10 février, et ont permis l’organisation de nombreuses activités lors de la journée de mobilisation du 11, dans le bâtiment Tillon. Hugo les remercie d’ailleurs de cette aide précieuse, tant dans l’organisation que dans le soutien moral. 

Quelques titulaires, maîtres de conférences, soutiennent également le mouvement. “Plus ils ont été dans une situation de précarité longue, plus ils sont engagés avec nous !” nous explique Hugo.

Les réactions de l’université sont encore rares, mais d’après certains chargés de TD, un responsable de département aurait été reçu par Joël Alexandre, président de l’université, pour régler au plus vite le problème de rétention des notes. 

Hugo et Églantine assurent que leur mobilisation va de paire avec le bien-être des étudiants dont ils ont la charge et comptent bien répondre à l’appel à la grève du 5 mars prochain, jour où “l’université doit s’arrêter”.

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Date de dernière mise à jour : 20/02/2020